Exit numéro 43
La fêlure comme un éclair
There is a crack in everything
That’s how the light gets in.
Leonard Cohen, Anthem
Si, selon les poèmes de Serge Lamothe, « le soleil
préfère / ne pas voir / ce qu’il éclaire / à peine », les mots de
Pierre Barrette, qui parlent aussi du soleil, nous ramènent
quant à eux à la faille : « La faille où s’enlise les voix fruitées
/ Dressées pour luire parmi les cendres » La faille, un thème
qu’a également exploité Valerio Magrelli – dont Francis
Catalano, son traducteur québécois, lui consacre ici un
article dans la section Dialogue –, allant jusqu’à intituler
l’un de ses livres : Le vase brisé. La faille, la fêlure ; un thème
cher aux poètes autant fascinés par la issure, la cassure,
que par la lumière qui y pénètre. Et si avec la lumière, vient
habituellement la clarté, les poètes n’hésitent pourtant pas
à s’abandonner à un genre qui, au-delà du sujet abordé,
du questionnement ou du message livré, regroupe les mots
et rassemble les sens de manière plutôt abstraite pour celui
qui n’est pas un lecteur habituel de poésie.
« Instants brutaux / basculer / les uns sur les autres /
main dans la main », écrit Camille Allaire, nous rappelant
par le fait même, en mentionnant les mains, qu’abstraction
ou pas, le poète va vers l’autre et touche. La scissure,
ou suture, vient aussi souvent avec le concept même de
fêlure. Car le poète veut faire des liaisons, des liens, comme
il est toujours tenté par l’idée de réparation, ou encore,
avec celle d’être le couvercle, d’écrire à la surface de ce qui
contiendrait une ininité d’anfractuosités. Christian Lemay,
rassemblant les mains, la fêlure (les rais) et la lumière, avance
avec ces vers la notion de naissance : « je m’avance dans les
rais de lumière / les mains sèches et la tête avide de te
rencontrer / l’encre coule comme une naissance » On soupçonne des
mondes, des naissances ou des images nouvelles
dans les cavités profondes et irrégulières des crevasses. « Voici
que le il des nuits / déroulées pour notre partage / se noue
en un noir bouquet », écrit Martin Labrosse, qui nous entretient
aussi de fente et de lumière, ou plus précisément,
d’ombre, une autre conséquence de la lumière, même si
« la nuit efface les contours », comme le dit Hector Ruiz. Et
pour revenir aux instants brutaux de Camille Allaire, chaque
choc amène une naissance, et, quand la lumière entre
dans l’antre, non seulement provoque-t-elle un nouveau
regard, mais le nouvel éclairage ne donne-t-il pas à voir une
nouvelle illustration ? L’image même de la fêlure, finalement,
nous ramène inévitablement au mariage de l’intériorité
et de l’extériorité, ce qui, en soit, peut être une
réussite, sinon un objectif ou une voie d’exploration intéressante.
Le présent numéro présente donc des poèmes de Camille
Allaire, Pierre Barrette, Martin Labrosse, Serge Lamothe,
Christian Lemay, Paolo Rufilli (dans une traduction de
l’italien par notre collaborateur Francis Catalano) et
Hector Ruiz, ainsi qu’une présentation par Francis Catalano
de l’œuvre du poète italien Valerio Magrelli. Je vous invite
donc à entrer dans les poèmes, et je laisse les mots de la in
à Paolo Rufilli qui, lui, introduit dans la brèche une clef :
« C’est l’amour / la seule clef / qui tout en ouvrant les
cœurs / dilate les pores / et les issures / jusqu’à ce qu’ils
deviennent brèches / passages et gorges, / alors qu’il noue /
les figures. »
Bonne lecture!
Stéphane Despatie
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